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Comme toujours jusqu’ici dans les films de Markus Schleinzer c’est un prénom qui sert de titre. Après Michael (2011) puis Angelo (2018) voici Rose. L’étonnant, et la question m’a été posée à la fin du film, c’est que ce prénom, qui est d’emblée lancé à la connaissance première du spectateur, est totalement ignoré du champ diégétique du film : aucun personnage de la fiction qui entoure Rose n’a jamais connaissance de son prénom.
Et il vaut mieux, car le document dont elle fait état établit une transmission successorale d’un paysan propriétaire libre. UN et non pas UNE, même si le régime de cette communauté n’excluait pas la présence d’une femme à la tête d’une telle propriété, simplement parce que Rose a pris le document d’un ami mort près d’elle pendant l’horrible guerre de Trente Ans. C’est ce même chaos dû à une guerre particulièrement dévastatrice, la pire de toute l’histoire du domaine allemand avant le XXe siècle, qui rend très vraisemblable qu’elle n’ait pas d’autre pièce d’état civil à présenter.
Pour autant, ce prénom est riche de connotations diverses qui permettent de jouer à partir de lui sur les thématiques du film. D’abord sa sonorité, surtout en prononciation allemande où les 2 syllabes se font entendre nettement, permet de dire qu’il suscite le rapprochement avec son paronyme « Hose » (pantalon). Ensuite par son origine ancienne qui peut être germanique, le mot ayant pu être construit sur hros (« cheval ») ou hrōd (« gloire, renommée ») : encore la rencontre de connotations masculines. Mais le réalisateur, lui, ne renonce pas à la moderne descendante de « rosa », donc la fleur. Pas seulement parce que Rosa était le prénom de sa grand-mère, mais parce qu’il y voit explicitement une métaphore : il dit que la rose est particulièrement belle quand on la coupe et qu’on la regarde s’évanouir. Et le personnage, coupé par la force des choses de ses racines, accède ainsi à l’apogée de son existence autonome, avant de devoir tragiquement disparaître. On pense aux vers célèbres de Malherbe adressés en « Consolation à M. Du Périer », son ami, « sur la mort de sa fille » :
Mais elle estoit du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Autre mot intéressant que je choisis de considérer maintenant, celui d’un quasi-personnage d’une importance capitale dans l’existence de Rose, le Gutshof. Ce mot est formé de 2 noms accolés, Gut (propriété foncière) et Hof (« cour », et par extension « ferme »). Il n’apparaît pas dans le synopsis d’AlloCiné, mais on le trouve dans les synopsis allemands : « Après la guerre de Trente Ans (1618–1648), un ancien soldat surgit dans un village protestant isolé. Il prétend être l'héritier légitime d'un domaine agricole (« Gutshof ») abandonné et en ruine depuis longtemps. » Il s’agit d’une cellule familiale particulière, avec des idéaux progressistes de liberté, d’égalité et d’indépendance, explicitement revendiqués dans le film, mais qui ne pourront se manifester pleinement que dans des temps beaucoup moins dramatiques, véritable modèle social utopique en puissance, une fois dépassées les craintes superstitieuses et les coutumes barbares des temps reculés.
Dans le domaine germanique, le film a reçu globalement un accueil très positif, sans toutefois échapper à de vives controverses. Si l’actrice Sandra Hüller y voit, entre autres, une invitation à entrer en empathie avec des homosexuel(le)s vivant quasi-clandestinement dans une société hostile, la romancière Angela Steidele, autrice de publications sur l'histoire de Catharina Margaretha Linck, alias Anastasius Lagrantinus Rosenstengel (1687–1721), accuse le film de plagiat et d’avoir dénaturé cette belle histoire « proto-lesbienne » par « une approche patriarcale et misogyne ».
Enfin, sur le site de l’Institut du film autrichien, j’ai pu lire ce synopsis qui m’a laissé rêveur :
« Le récit véridique d'une femme qui escroqua terres et gens ; bien que née de sexe féminin, elle se fit passer pour un homme sous un faux nom et commit de nombreux méfaits et actes infâmes. »
Sont-ils vraiment si loin, les temps reculés dont j’ai parlé tout à l’heure ?
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